philip astley fondateur cirque moderne

Pris entre la perpétuation de son histoire et la nécessité d’une remise en question globale, le cirque français est en phase d’introspection profonde. Après avoir soufflé les 250 bougies de l’invention du cirque moderne le 21 avril, reste à savoir si son vœu se réalisera. Un vœu connecté à celui du spectateur.

À quoi ressemble le tout premier souvenir de cirque de quelqu’un ? Pour certains, à ces odeurs de sciure, de maquillage, de barbe à papa, de poil, de sueur, de cuir, de paille, de terre. Pour d’autres, à ces lumières colorées poursuivant l’écuyer debout sur son cheval, la trapéziste virevoltant sous les étoiles du chapiteau, ou l’auguste donnant par surprise une fessée au clown. À ces rires, les étonnements, les applaudissements.

À quoi ressemble le meilleur souvenir de cirque de quelqu’un ? Pour certains, le tout premier est souvent celui-ci. C’est aussi ce moment passé en famille ou entre amis, avec les petites mains des enfants serrant fort celles de leurs parents. Pour d’autres, c’est cette rencontre à n’importe quel âge qui procure des émotions indicibles grâce à des histoires conjuguant prouesses et poésie.

Cirque de tradition, cirque de création : le cirque français d’aujourd’hui cherche encore ses mots. 250 ans après sa naissance, les héritiers des grandes dynasties circassiennes, tout comme ceux des plus jeunes, montent au créneau. En France, ils dénoncent tour à tour le manque de moyens financiers, les combats qu’ils mènent régulièrement avec les municipalités quant à l’installation de leurs chapiteaux, la possible interdiction des animaux sauvages dans leurs spectacles. Ils regrettent le manque de spectateurs, aussi.

Un brin d’Histoire

Il était sergent-major dans l’armée de terre britannique. Il eut un jour l’idée d’apprendre à son cheval à se coucher et à faire le mort, puis de présenter le résultat dans un enclos de cordes avec un peu de musique. Nous sommes en 1768 sur un terrain vague devenu l’emplacement de l’actuelle gare londonienne de Waterloo. Et l’écuyer britannique Philip Astley vient de donner naissance au cirque moderne.

250 ans plus tard, le cirque dit traditionnel brasserait en France entre 13 et 14 millions de spectateurs chaque année, quand le cirque dit contemporain en recevrait un million. Aux productions des grandes familles circassiennes telles que Bouglione et Gruss répondent celles des troupes restreintes et moins connues : 66,5% des cirques et des compagnies de cirque en France comptent moins de 5 personnes (Memento Hors les Murs, juillet 2010). Sans oublier les « loueurs » de noms à l’instar de celui d’Achille Zavatta.

Le cirque français se met donc dans tous ses états pour séduire et faire venir le spectateur. Mais fait-il encore rêver ?

La question se pose d’autant plus que le cirque dit traditionnel traverse depuis ces derniers mois en France une crise dessinant les contours de profonds bouleversements, depuis l’annonce d’une éventuelle interdiction des animaux sauvages sous les chapiteaux français. Lions, tigres, panthères, ours, éléphants, singes, hippopotames : la liste est non-exhaustive. La France pourrait bientôt suivre l’exemple des pays ayant déjà concrétisé cette interdiction, et celui de ceux étant en pourparlers avancés pour la mettre en place. En tout : 42 pays dans le monde dont 22 européens sont déjà concernés.

« Évoluer sans trahir »

Sabine Rancy avait vu juste en usant de cette formule dès 1973. Pourtant, il semblerait que le monde circassien ne l’ait pas vu du même œil. Ainsi, plutôt que de repenser profondément la qualité de leurs numéros, leur diversité artistique et leurs univers, une partie des cirques français préfère couper dans ses budgets artistiques et acheter des numéros clé en main, sans réflexion quant à leur proposition créative originale.

Dans ce contexte, l’animal n’échappe pas aux réductions financières drastiques, ni aux préoccupations quotidiennes de ses propriétaires liée à la continuité de leurs affaires. Dès lors, l’animal n’est plus l’artiste à part entière élevé et dressé dans l’affection et le respect qui lui sont dus.

Dénoncées par les plus grands protagonistes du cirque français ces derniers mois, ces pratiques ont pourtant été tues pendant des années. Pour ne pas vendre la mèche, ni l’allumer. Alors que certains professionnels traduisent l’évolution du cirque et de leurs spectacles par la seule amélioration de leur matériel, de leur flotte de véhicules et l’ajout de numéros low cost, ne serait-ce par leur public que ces derniers préfèrent continuer à trahir plutôt qu’eux-mêmes ?

Tourmentes ondulatoires

Le cirque français a-t-il perdu toute capacité à s’interroger sur les aspects fondamentaux des bouleversements qu’il traverse ? Du côté d’une partie des professionnels et des passionnés, on défend sans relâche le cirque avec animaux sauvages. Leurs motivations sont plurielles. D’une part, un cirque sans animaux n’est pas un cirque. D’autre part, les animaux sont nés en captivité. Enfin, les arguments des anti-cirques, comprenez, « les ignorants qui ne se sont jamais rendu dans les coulisses d’un cirque et qui veulent donner des leçons aux professionnels », ne sont pas recevables.

Prédire l’asphyxie sans oser remédier à cet état que l’on dit moribond : il existe pourtant plusieurs cas de faillites retentissantes dans l’histoire du cirque français qui auraient pu initier à son échelle une profonde rénovation, de nouvelles expérimentations et plus de transparence : citons la liquidation judiciaire du cirque Sabine Rancy en 1978, celle des cirques de Jean Richard en 1978, puis en 1983. Celle aussi du cirque Achille Zavatta en 1991.

Sans doute le cirque, l’état français, les collectivités et les associations (et notamment celles en rapport avec la protection des animaux) auraient-ils dû préférer plus tôt une avancée conjointe de prévention et de régulation pour assurer la pérennité du cirque, de ces numéros avec ou sans animaux sauvages, de ses us et coutumes. Le cas allemand, notamment en matière de contrôle des conditions de vie et de dressage des animaux dans les cirques du pays, est l’une des références en la matière.

Les attentes du spectateur

Il y a 25 ans (déjà), en septembre 1993, le centième numéro de Développement Culturel présenta les enseignements d’une étude conduite en 1992 sur les motivations et les modalités de la fréquentation du cirque en France. Et (déjà) à l’époque, 8 Français sur 10 considéraient le cirque comme l’école du courage et de la persévérance, 7 sur 10 comme le témoignage d’un savoir-faire humain, 6 sur 10 comme un spectacle où l’on ne triche pas.

Pour plus de la moitié des Français enfin, le cirque français était aussi (déjà) synonyme de féerie, de merveilleux.

Quelle est la valeur du numéro d’un équilibriste perché sur sa chaise à plusieurs mètres de hauteur par rapport à celle de la danse d’un dompteur en cage avec ses tigres ? Dans quelle mesure le second numéro est-il plus traditionnel que le premier ? Le cirque du Soleil, le cirque Roncalli, les cirques Raluy Històric et Raluy Legacy, le cirque Phénix ne sont-ils pas des cirques du fait qu’aucune patte ne frôle la surface de leur espace scénique ? Quel courage, quel savoir-faire, quelle honnêteté artistique, quelle féerie à enchaîner des numéros qui ne dévoilent aucun récit, aucune chimère ?

Le cirque, ce « bout de monde où chacun y fait le sien » (Rémy Donnadieu). Une parcelle des songes de l’homme, aussi, pouvant tout autant perdre l’équilibre puis tomber dans le vide pour finir dans l’estomac microscopique d’une puce savante. Ou dans les airs, piégé dans une bulle de savon géante prête à exploser à tout moment. Le cirque, éternel recommencement ou boîte à rêves ouverte à tous les vents, à toutes les réinventions, à tous les élans ?

Promotion

« Il faut évoluer. Les gens du cirque doivent accepter la publicité moderne. Ils sont nés dans la sciure et ont du mal à s’adapter au monde étrange du show business » : telles étaient les déclarations de Tilly Rancy dans l’interview qu’elle accorda en 1970 à France Soir. Encore et toujours, cette nécessité d’évolution.

Les cirques français qui s’engagent pour rénover, grandir, évoluer donc, se comptent sur les doigts d’une main. Les autres attisent les plus grands débats. De là à faire porter le poids des responsabilités artistiques, culturelles, économiques, sociales et éthiques sur leurs seules épaules, il n’y a qu’un pas.

Les traditions ont la peau dure. Face aux nombreux projets présentés en France par des troupes réduites et/ou des artistes indépendants se réclamant du cirque dit contemporain et/ou des arts de la rue, le cirque traditionnel met en avant les subventions grâce auxquelles ils vivent contrairement à lui. Il dénonce les arrangements esthétiques du cirque contemporain, camouflant selon ses termes le manque d’envergure des numéros proposés.

Là où le bât blesse, c’est que cette communication axée sur une confrontation constante des genres use avec le temps l’image du cirque dans sa globalité. Ces batailles entre clans, et au sein même de chacune de ces deux grandes familles circassiennes, lui font qui plus est tourner le dos au principal intéressé : le spectateur.

La Noce à Chocolat, La Féérie à Bornéo et Le César Cascabel… Où sont en 2018 ces pantomimes ayant fait le succès d’Antonio Franconi au XVIIe siècle, du Cirque Olympique au XIXe siècle, du Cirque d’Hiver, de Pinder, d’Amar, de Sabine Rancy et de Medrano au XXe ? Où sont ces contes en piste qui sauraient conjuguer l’histoire, la discipline, la persévérance et les exploits des grands cirques français traditionnels, avec le lâcher-prise et les extrapolations les plus créatives du cirque contemporain ?

À quoi ressemblera demain le meilleur souvenir de cirque de quelqu’un ? Aura-t-il au moins l’opportunité d’en avoir ne serait-ce qu’un ? À l’heure du web, de la réalité virtuelle et de conditions socio-économiques et culturelles que ne sont définitivement plus celles d’hier, une partie du cirque français peine à reconquérir et à renouveler son public. Si, comme nous l’avons vu, les raisons qu’elle expose pour expliquer la situation tiennent la route, celles-ci semblent ne pas être les seules : celles partagées par le spectateur aux yeux du monde entier sur les réseaux sociaux la pointent également du doigt.

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